« Le spectacle est le discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux. C’est l’auto-portrait du pouvoir à l’époque de sa gestion totalitaire des conditions d’existence. »
Guy Debord, La Société du Spectacle, 1967.

Depuis le début des manifestations contre la « Loi Travail », et un peu plus à chaque flambée de violence émeutière, le cirque médiatique se déchaîne contre les prétendus « casseurs », « infiltrés » au sein du mouvement. De la droite la plus réactionnaire jusqu’aux bureaucraties syndicales, la machine spectaculaire poursuit son entreprise de neutralisation des consciences afin que tout un chacun puisse continuer à dormir sur ses deux oreilles : les gouvernants comme les gouverné-e-s.

La masse d’informations hostiles à laquelle les révolté-e-s se trouvent confronté-e-s est colossale : partout avec d’infimes variations dans le ton et le propos, la presse aux ordres de le bourgeoisie et de sa pensée spectaculaire attaque notre façon de faire de la politique. En mettant en jeu chaque fraction de son armée de falsificateurs (journalistes, universitaires, « personnalités » politiques et « spécialistes » de la fausse critique), le Spectacle ne fait en réalité rien d’autre qu’assumer son rôle de pacification sociale et d’unification du monde sous l’égide du règne de la marchandise. Dans le fond rien ne change, si ce n’est le volume de mensonges que chacun se trouve sommé d’ingérer.

En réalité, si les révoltes ont toujours constitué pour le Spectacle un moment d’intense mobilisation de ses capacités neutralisatrices c’est justement parce qu’elles sortent du cadre traditionnel que l’État accorde à la fausse contestation. En rompant le consensus politique imposé par la bourgeoisie au travers de sa prétendue « démocratie », la violence contre les symboles du Capital, de l’État et de ses gestionnaires interrompt le sommeil de la bonne conscience citoyenne. Il s’agit donc pour le pouvoir de créer un nouveau cadre pour enfermer de nouvelles formes politiques : nous voici donc neutralisé-e-s politiquement en tant que « casseurs », terme qui évacue la portée subversive de nos actes.

En brisant les symboles de la domination et en attaquant les flics, nous exploitons le seul espace de liberté que l’État veut bien nous laisser en exprimant un refus en bloc. En nous incorporant dans son dispositif intellectuel en tant que « casseurs », l’équilibre est retrouvé. Comme toujours il s’agira donc désormais de s’appuyer sur les « partenaires sociaux » pour négocier la modernisation du Capital en accroissant l’interdépendance et la sujétion qui lient les individu-e-s prolétarisé-e-s à l’État et aux miettes que celui ci nous accorde afin d’assurer la paix sociale.

De même, au sein ou aux marges du mouvement, une autre variante de ce dispositif de neutralisation distille une version particulière du même mensonge : en bons thérapeutes du capitalisme, les staliniens d’hier, les sectes trotskystes et les citoyennistes de tout poil s’empressent d’y aller, eux aussi, de leur petit couplet moralisateur : les violences « décrédibiliseraient le mouvement », elles seraient « contre-productives », il faudrait « massifier » en attendant sagement le Grand Soir. En cela, ils sont bien les dignes héritiers des bureaucrates qui trahirent les révoltes d’hier et ils contribuent aujourd’hui à la falsification de l’Histoire des luttes de classes. En bons supplétifs du pouvoir qui les somme de « dénoncer » les violences, chaque laquais s’empresse ainsi d’adopter la posture qu’il trouvera la plus opportune et participe ainsi au concert de la fausse critique.

Mais c’est bien la violence, la grève et le nombre qui feront reculer ce gouvernement engagé (comme tous les autres) sur le terrain de la modernisation du Capital, et ce même si notre projet dépasse de très loin la revendication de retrait de la « Loi Travail ». Alors ne nous laissons pas polluer par le Spectacle et ses valets ; son omniprésence et son apparente toute puissance ont de quoi décourager et même de quoi faire douter les plus fervent-e-s amant-e-s de la Liberté : à nous de trouver les moyens de rompre son consensus et de réveiller les dormeurs.

Et que l’on n’aille pas croire que le but de ce texte soit de confisquer une forme d’expression politique : il ne s’agit ici que de combattre le mensonge régnant et de donner aux révolté-e-s les moyens de gagner. Il suffit de voir combien instinctivement et sans médiation aucune s’exprime la rage de celles et ceux qui détruisent, voire volent les marchandises pour comprendre que celles et ceux qui souffrent sentent bien de quel côté se trouve le camp de la justice.

La société anarchiste est le seul espoir de l’Humanité.

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